La
mort de 40 000 malgré-nous alsaciens-mosellans et le retour de 35 000
blessés graves créent un réel traumatisme, une cicatrice dans de nombreuses
familles de l’Est de la France. Ce traumatisme est souvent tu car les
malgré-nous ont porté un uniforme honni par les Français après quatre années
d’occupation. Pour Eugène Riedweg, « beaucoup
d’incorporés vont se sentir mal à l’aise d’avoir dû, malgré eux, porter
l’uniforme de l’ennemi et combattre dans la Wehrmacht et ne peuvent oublier les
brimades et les souffrances endurées durant leur passage dans l’armée
allemande. La plupart d’entre eux refuseront ou auront beaucoup de mal à parler
de cette période de leur vie. Il est vrai que l’atmosphère de la Libération où
chacun fait étalage de son patriotisme et où les résistants tiennent le haut du
pavé ne favorise pas ce genre de souvenirs. » Les sociologues Geneviève
Herberich-Marx et Freddy Raphaël pensent à juste titre que dans la première
phase de la construction mémorielle, « les incorporés de force sont des « soldats honteux », qui ont
fini la guerre sous l’uniforme du vaincu et qui portent les stigmates physiques
et psychiques de l’internement dans les camps. »
En théorie les malgré-nous sont du côté des vainqueurs car français ;
en réalité ils sont bien du côté des vaincus puisqu’ils se sont battus dans les
armées du IIIe Reich. « On avait
fait la guerre du mauvais côté, reconnaît Jean-Paul Bailliard, président de
l’ADEIF, alors on ne s’en vantait pas. »
Lorsque
les rapatriés des camps soviétiques sont acheminés à Paris, souvent les
insultes ou les crachats pleuvent car les Français ignorent les réalités de
l’annexion et confondent ces incorporés de force avec les Français qui se
sont engagés dans la Légion des volontaires français contre le bolchévisme
(LVF) ou les Waffen SS de la Brigade Frankreich.
Le
Républicain Lorrain, 21 octobre 1945 :
l’arrivée des malgré-Nous à Paris.
(coll. Ascomémo, Hagondange)
Pour
Florence Fröhlig, « dans
l’immédiat après-guerre (…) l’incorporation de force n’était pas conforme à
cette mémoire nationale de l’héroïsme ; elle n’a pas trouvé sa place. »
|

|
C’est
ce que soulignent les titres évocateurs de livres sur les incorporés de force
comme « La grande honte » de Georges-Gilbert Nonnenmacher en 1965 ou « La nuit des parias » d’Henry
Allainmat et Betty Truck, en 1975. Au
sortir de la guerre, tout ce qui est allemand représente le mal absolu. En
France, à la Libération, la figure du déporté patriote résistant s'impose comme
hégémonique, détenteur de la mémoire de l’épouvante nazie. Face à ces fantômes,
les autres catégories de victimes s’effacent, trouvant leur parcours moins
affligeant. « Dans l’euphorie vengeresse de la Libération, après
toutes les horreurs que les Allemands avaient commises, on n’avait guère le
temps de s’appesantir sur la réalité du sort de chacun
.» Comment
se plaindre alors que tant de leurs copains ne sont pas rentrés ? Comment
ces malgré-nous qui ont combattu pour l’essentiel en URSS peuvent-ils évoquer
leur campagne contre une des nations victorieuses du nazisme alliée de la
France ? Comment peuvent-ils évoquer sans suspicion leurs souffrances dans les
camps soviétiques d’où ils reviennent épuisés et malades alors qu’en France le
parti communiste assujetti à l’URSS est puissant ? De plus, à la
Libération, une vague de germanophobie et d’expiation des crimes anime les
cœurs. Dans ces conditions, les malgré-nous sont condamnés au silence, sauf
entre eux, dans leurs associations. Alors que n’est toujours pas réglé le
délicat problème de la recherche des disparus et du rapatriement d’URSS, ces
jeunes, ils ont entre 18 et 31 ans en 1945, enfuient leurs souvenirs au plus
profond de leur mémoire et reprennent goût à la vie par la construction
de
leurs vies professionnelle et familiale. « Le traumatisé ne demande
qu’à oublier. C’est le mécanisme psychologique pour lutter contre l’angoisse,
pour vivre, sinon on crève, sinon on se suicide, sinon on ne fait pas de
gosses. Il faut se laisser rattraper par la vie. »,
analyse le psychiatre Georges Federmann .
Philippe
Wilmouth
|